Vendredi 30 décembre 2005 - No. 15653

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SPÉCIAL RÉTROSPECTIVE 2005 – PAUVRETE
Le no man’s land de l’exclusion


Travailleurs sociaux, éducateurs de rue et observateurs attentifs de notre société sont unanimes : les importants moyens mis en place tant par l’Etat que par les ONG ne touchent que très peu les plus démunis, leur cible première. Tour d’horizon d’un échec vécu au quotidien.

par Erick BRELU-BRELU

Rivière-Noire, à 200 mètres de l’église Saint-Augustin, à un jet de pierres de l’école primaire et des villas cossues du village. Des petites bicoques en tôle construites à flanc de montagne. Les «sentiers» qui passent à travers ces bicoques portent les traces des grosses averses : ils ont alors été transformés en rivière. Un groupe d’enfants, portant des vêtements en haillons, jouent avec un vieux ballon en plastique dégonflé. Ils ne sont pas scolarisés. Des femmes sont assises à même le sol dans ce qui sert de cour à une des cases en tôle. Certaines d’entre elles tiennent des nourrissons. Elles ne travaillent pas. Cette scène, on peut la retrouver dans de nombreuses parties de Maurice : chaque coin de notre pays cache sa petite poche de pauvreté, d’exclusion.

«Et pourtant, l’Etat a mis à la disposition des plus démunis un nombre incalculable d’outils et de services pour leur permettre de s’en sortir. Mais, ceux qui en ont le plus besoin ne sont pas touchés.» Ce constat d’un ancien membre du Trust Fund chargé de la réhabilitation des plus démunis de notre société sonne comme un aveu d’impuissance face à cette «fatalité».

«Nous retrouvons partout les mêmes caractéristiques de l’exclusion», nous précisent Bernard et Isabelle, bénévoles de Caritas île Maurice, organisme du diocèse de Port-Louis qui s’occupe des exclus. Et tous deux de citer des traits communs relevés dans ces «poches d’exclusion» : analphabétisme, familles souvent monoparentales, chômage, «isolement» d’avec les associations et les structures officielles s’occupant de la pauvreté.


Jusqu’à 12 000 cas de “pauvreté extrême” ?

En l’absence de statistiques officielles à ce sujet, il est impossible de chiffrer exactement le nombre de ces «plus-exclus». La fourchette émise étant de 6 à 12 000, du simple au double. Mais tous sont d’accord que leur nombre va croissant.

L’analphabétisme est la cause principale menant au «divorce» d’avec le système administratif. Cela se manifeste, selon les travailleurs sociaux, à tous les niveaux: «Quand l’on ne sait pas lire, l’on devient une île, coupé de tout», remarque Bernard. Et cela entraîne l’impossibilité d’accéder à l’information. Le cas récemment rencontré par Hedley, éducateur des rues en banlieue port-lousienne, en est une tragique illustration : des parents analphabètes n’ont pu faire inscrire leur fille, qui vient de réussir son CPE, dans un collège parce qu’ils n’ont pu lire la lettre du ministère leur indiquant les procédures à suivre. «Et cela malgré toutes les informations et explications données à la radio.» Résultat des courses : l’enfant n’a pas été inscrite en Form I pour janvier 2006.

Malgré la bonne volonté des organisations non gouvernementales (ONG) et des fonctionnaires du Trust Fund et du ministère de la Sécurité sociale, ces «exclus» à l’information s’enferment dans une spirale de pauvreté et leur nombre va croissant. Nous assistons à une véritable sous-prolétarisation de notre société, avec des poches d’exclusion parmi les plus démunis.

Les travailleurs sociaux notent que cette sous-catégorie d’exclus présentent souvent des profils similaires ; la perte d’un emploi du chef de famille plonge ses membres dans une spirale menant à la précarité. Tous ceux présents sur le terrain affirment pouvoir citer «des dizaines d’exemples» pour illustrer cela. Souvent employés à des postes faisant peu appel à l’écriture et à la lecture, mais à des gestes répétitifs en usine, ces chefs de famille et only bread winner d’une famille se retrouvent presque toujours sans recours et sans emploi à la fermeture de leur usine ou quand ils sont licenciés suite à des «restructurations». Sans la moindre ressource, ils passent de la pauvreté à la pauvreté extrême – et deviennent rapidement marginalisés.

Comment peut-on «récupérer» ces personnes doublement exclues ? Travailleurs sociaux et certains fonctionnaires très au fait des réalités du terrain estiment nécessaires des «assises» nationales sur cette question. «Sinon nous continuerons à jeter de l’argent par la fenêtre et à gaspiller notre énergie et temps pour rien», prévient Vimla, fonctionnaire.

Ce qui frappe, en effet, est de se retrouver face à des institutions si démunies devant cette situation. Plusieurs structures touchent des «publics» spécifiques de marginalisés, comme les sans-abris, précise-t-on, mais il n’existe rien pour ces 6 à 12 000 Mauriciens.

Pourtant, conscients de cet enjeu, certains collectifs de travailleurs sociaux ont tenté, avec peu de moyens, de toucher ce «public cible». Mais, estiment-ils, les résultats sont très mitigés. D’abord, par manque de moyens. Faire un relevé de ces personnes demande un investissement humain et des disponibilités énormes : les déplacements sont nombreux et il faut être à même de discerner qui sont les plus démunis parmi les démunis.

Seules une campagne d’information ciblée et une présence accrue sur le terrain permettront de toucher de manière plus efficace cette catégorie de personnes. Et seul l’Etat pourrait prendre en charge cela. Ce qui laisse sceptiques travailleurs sociaux et fonctionnaires !


Le poids électoral, un critère pour l’aide

En effet, certains milieux d’Etat avancent que, qu’importe les gouvernements et leur volonté de combattre la pauvreté, les ministères et organismes parapublics concernés ne font que ce «qu’ils sont habitués à faire» : traiter avec des catégories de personnes qui leur sont familières. «We are not used to think out of the box. What is unusual frightens us», constate un proche du Trust Fund pour la réhabilitation des personnes vulnérables.

«Ce sont ces personnes qui ont le plus besoin d’avoir accès à un logement. Au lieu de se cacher derrière conseillers et ONG, certains politiciens et hauts fonctionnaires devraient descendre plus souvent sur le terrain. Et cela pour ne pas être déconnectés des vraies réalités du terrain, de la vraie exclusion » : constat d’un proche du Trust Fund.

Le rôle «incohérent» des politiques est également vivement dénoncé. Ainsi, plusieurs de nos intervenants affirment que des groupes ou régions bénéficiaires de certains projets «ne méritent pas cette aide». Le seul critère qui semble primer dans de tels choix paraît être le poids électoral. Sont ainsi cités des projets dans certaines banlieues de la capitale. «Quelques familles vivant bien en dessous du seuil de pauvreté sont laissées de côté, car elles ne représentent que peu d’électeurs», lâche, laconique, Bernard.

Plusieurs parlent du défunt projet Anou dibout ansam : son échec est attribué à l’impossibilité de nombreux bénéficiaires de s’assurer d’une participation de 30 % de leur projet. Du côté des autorités, on fait remarquer qu’un audit complet des projets actuels ainsi que des critères d’attribution de l’aide est en cours. Si personne ne tient à intervenir publiquement sur la question «à ce stade», on laisse entendre que Rama Sithanen, le ministre des Finances, souhaite mieux cibler l’aide de l’Etat pour que «les vrais démunis» puissent en bénéficier.

En attendant, le nombre d’«îles» de marginalisation ne cesse de s’accroître, côtoyant, dans de nombreuses régions, des oasis de richesse. «Ce sont de véritables poudrières», préviennent des travailleurs sociaux. Combien de temps avant qu’elles n’explosent ?





TEMOIGNAGES

« Ma descente aux enfers »

Caroline a 32 ans et cinq enfants de compagnons différents. Sans emploi, elle est licenciée d’une usine de zone franche depuis deux ans.

«Ma descente aux enfers a débuté dès le moment où l’usine où je travaillais à Bambous a fermé ses portes. Je me suis retrouvée sans emploi. Et depuis, pas le moindre petit job plus ou moins stable. Je sais à peine lire et écrire. Depuis mon chômage, j’ai eu à rendre la petite maison que je louais. Je vis dans une case d’une seule pièce. Je squatte. Mes deux aînés sont à l’école (ZEP) et reçoivent un pain par jour quand il y a école. Ces deux pains sont souvent partagés entre les cinq enfants. Rien pendant les vacances : nous survivons. Avant les élections, nous avons reçu la visite de ministres, députés, candidats et autres “bel bel dimunn. Zot kuma kurpa ki sorti apre lapli”. Les élections sont maintenant passées et ils ont tous disparu. “Mo napa enn drogue, ni enn fam ki bwar. Ki mo bizin fer pu kapav gagn enn lakaz ?” On me dit que je n’ai pas les moyens financiers nécessaires pour prétendre à un logement. Que dois-je faire pour vivre ? Me prostituer ?»


« Personne n’a essayé de m’aider »

Vinaye a 36 ans et vit à Tranquebar. Il est veuf, avec trois enfants. «Je suis sans emploi fixe depuis presque deux ans. L’usine qui m’employait à Terre-Rouge a fermé. Ma femme est morte presque au même moment. J’ai reçu une pension du gouvernement pendant quelques mois. J’arrive difficilement à trouver les Rs 400 pour mon loyer. Le ministère m’a enlevé la pension pour les enfants sous prétexte que l’un n’allait plus à l’école. Je ne sais quoi faire. J’ai envie de trouver n’importe quel travail stable. J’ai été en trois occasions m’inscrire pour obtenir un appartement NHDC, mais, à chaque fois, on m’a demandé toutes sortes de questions et des documents que je ne comprends pas. Nul n’a essayé de m’aider. J’attends beaucoup du nouveau gouvernement, mais tous mes députés sont aujourd’hui invisibles. J’ai été voir un ministre un mercredi et il a promis de m’aider. Mais, jusqu’ici, rien.»


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