|
Travailleurs sociaux,
éducateurs de rue et observateurs attentifs de notre société
sont unanimes : les importants moyens mis en place tant par
l’Etat que par les ONG ne touchent que très peu les plus
démunis, leur cible première. Tour d’horizon d’un échec vécu
au quotidien.
par Erick BRELU-BRELU
Rivière-Noire,
à 200 mètres de l’église Saint-Augustin, à un jet de pierres
de l’école primaire et des villas cossues du village. Des
petites bicoques en tôle construites à flanc de montagne. Les
«sentiers» qui passent à travers ces bicoques portent les
traces des grosses averses : ils ont alors été transformés en
rivière. Un groupe d’enfants, portant des vêtements en
haillons, jouent avec un vieux ballon en plastique dégonflé.
Ils ne sont pas scolarisés. Des femmes sont assises à même le
sol dans ce qui sert de cour à une des cases en tôle.
Certaines d’entre elles tiennent des nourrissons. Elles ne
travaillent pas. Cette scène, on peut la retrouver dans de
nombreuses parties de Maurice : chaque coin de notre pays
cache sa petite poche de pauvreté, d’exclusion.
«Et
pourtant, l’Etat a mis à la disposition des plus démunis un
nombre incalculable d’outils et de services pour leur
permettre de s’en sortir. Mais, ceux qui en ont le plus besoin
ne sont pas touchés.» Ce constat d’un ancien membre du Trust
Fund chargé de la réhabilitation des plus démunis de notre
société sonne comme un aveu d’impuissance face à cette
«fatalité».
«Nous retrouvons partout les mêmes
caractéristiques de l’exclusion», nous précisent Bernard et
Isabelle, bénévoles de Caritas île Maurice, organisme du
diocèse de Port-Louis qui s’occupe des exclus. Et tous deux de
citer des traits communs relevés dans ces «poches d’exclusion»
: analphabétisme, familles souvent monoparentales, chômage,
«isolement» d’avec les associations et les structures
officielles s’occupant de la pauvreté.
Jusqu’à
12 000 cas de “pauvreté extrême” ?
En l’absence de
statistiques officielles à ce sujet, il est impossible de
chiffrer exactement le nombre de ces «plus-exclus». La
fourchette émise étant de 6 à 12 000, du simple au double.
Mais tous sont d’accord que leur nombre va croissant.
L’analphabétisme est la cause principale menant au
«divorce» d’avec le système administratif. Cela se manifeste,
selon les travailleurs sociaux, à tous les niveaux: «Quand
l’on ne sait pas lire, l’on devient une île, coupé de tout»,
remarque Bernard. Et cela entraîne l’impossibilité d’accéder à
l’information. Le cas récemment rencontré par Hedley,
éducateur des rues en banlieue port-lousienne, en est une
tragique illustration : des parents analphabètes n’ont pu
faire inscrire leur fille, qui vient de réussir son CPE, dans
un collège parce qu’ils n’ont pu lire la lettre du ministère
leur indiquant les procédures à suivre. «Et cela malgré toutes
les informations et explications données à la radio.» Résultat
des courses : l’enfant n’a pas été inscrite en Form I pour
janvier 2006.
Malgré la bonne volonté des
organisations non gouvernementales (ONG) et des fonctionnaires
du Trust Fund et du ministère de la Sécurité sociale, ces
«exclus» à l’information s’enferment dans une spirale de
pauvreté et leur nombre va croissant. Nous assistons à une
véritable sous-prolétarisation de notre société, avec des
poches d’exclusion parmi les plus démunis.
Les
travailleurs sociaux notent que cette sous-catégorie d’exclus
présentent souvent des profils similaires ; la perte d’un
emploi du chef de famille plonge ses membres dans une spirale
menant à la précarité. Tous ceux présents sur le terrain
affirment pouvoir citer «des dizaines d’exemples» pour
illustrer cela. Souvent employés à des postes faisant peu
appel à l’écriture et à la lecture, mais à des gestes
répétitifs en usine, ces chefs de famille et only bread winner
d’une famille se retrouvent presque toujours sans recours et
sans emploi à la fermeture de leur usine ou quand ils sont
licenciés suite à des «restructurations». Sans la moindre
ressource, ils passent de la pauvreté à la pauvreté extrême –
et deviennent rapidement marginalisés.
Comment peut-on
«récupérer» ces personnes doublement exclues ? Travailleurs
sociaux et certains fonctionnaires très au fait des réalités
du terrain estiment nécessaires des «assises» nationales sur
cette question. «Sinon nous continuerons à jeter de l’argent
par la fenêtre et à gaspiller notre énergie et temps pour
rien», prévient Vimla, fonctionnaire.
Ce qui frappe,
en effet, est de se retrouver face à des institutions si
démunies devant cette situation. Plusieurs structures touchent
des «publics» spécifiques de marginalisés, comme les
sans-abris, précise-t-on, mais il n’existe rien pour ces 6 à
12 000 Mauriciens.
Pourtant, conscients de cet enjeu,
certains collectifs de travailleurs sociaux ont tenté, avec
peu de moyens, de toucher ce «public cible». Mais,
estiment-ils, les résultats sont très mitigés. D’abord, par
manque de moyens. Faire un relevé de ces personnes demande un
investissement humain et des disponibilités énormes : les
déplacements sont nombreux et il faut être à même de discerner
qui sont les plus démunis parmi les démunis.
Seules
une campagne d’information ciblée et une présence accrue sur
le terrain permettront de toucher de manière plus efficace
cette catégorie de personnes. Et seul l’Etat pourrait prendre
en charge cela. Ce qui laisse sceptiques travailleurs sociaux
et fonctionnaires !
Le poids électoral, un
critère pour l’aide
En effet, certains milieux
d’Etat avancent que, qu’importe les gouvernements et leur
volonté de combattre la pauvreté, les ministères et organismes
parapublics concernés ne font que ce «qu’ils sont habitués à
faire» : traiter avec des catégories de personnes qui leur
sont familières. «We are not used to think out of the box.
What is unusual frightens us», constate un proche du Trust
Fund pour la réhabilitation des personnes vulnérables.
«Ce sont ces personnes qui ont le plus besoin d’avoir
accès à un logement. Au lieu de se cacher derrière conseillers
et ONG, certains politiciens et hauts fonctionnaires devraient
descendre plus souvent sur le terrain. Et cela pour ne pas
être déconnectés des vraies réalités du terrain, de la vraie
exclusion » : constat d’un proche du Trust Fund.
Le
rôle «incohérent» des politiques est également vivement
dénoncé. Ainsi, plusieurs de nos intervenants affirment que
des groupes ou régions bénéficiaires de certains projets «ne
méritent pas cette aide». Le seul critère qui semble primer
dans de tels choix paraît être le poids électoral. Sont ainsi
cités des projets dans certaines banlieues de la capitale.
«Quelques familles vivant bien en dessous du seuil de pauvreté
sont laissées de côté, car elles ne représentent que peu
d’électeurs», lâche, laconique, Bernard.
Plusieurs
parlent du défunt projet Anou dibout ansam : son échec est
attribué à l’impossibilité de nombreux bénéficiaires de
s’assurer d’une participation de 30 % de leur projet. Du côté
des autorités, on fait remarquer qu’un audit complet des
projets actuels ainsi que des critères d’attribution de l’aide
est en cours. Si personne ne tient à intervenir publiquement
sur la question «à ce stade», on laisse entendre que Rama
Sithanen, le ministre des Finances, souhaite mieux cibler
l’aide de l’Etat pour que «les vrais démunis» puissent en
bénéficier.
En attendant, le nombre d’«îles» de
marginalisation ne cesse de s’accroître, côtoyant, dans de
nombreuses régions, des oasis de richesse. «Ce sont de
véritables poudrières», préviennent des travailleurs sociaux.
Combien de temps avant qu’elles n’explosent ?
![]() |
TEMOIGNAGES
« Ma descente aux enfers »
Caroline a
32 ans et cinq enfants de compagnons différents. Sans emploi,
elle est licenciée d’une usine de zone franche depuis deux
ans.
«Ma descente aux enfers a débuté dès le moment où
l’usine où je travaillais à Bambous a fermé ses portes. Je me
suis retrouvée sans emploi. Et depuis, pas le moindre petit
job plus ou moins stable. Je sais à peine lire et écrire.
Depuis mon chômage, j’ai eu à rendre la petite maison que je
louais. Je vis dans une case d’une seule pièce. Je squatte.
Mes deux aînés sont à l’école (ZEP) et reçoivent un pain par
jour quand il y a école. Ces deux pains sont souvent partagés
entre les cinq enfants. Rien pendant les vacances : nous
survivons. Avant les élections, nous avons reçu la visite de
ministres, députés, candidats et autres “bel bel dimunn. Zot
kuma kurpa ki sorti apre lapli”. Les élections sont maintenant
passées et ils ont tous disparu. “Mo napa enn drogue, ni enn
fam ki bwar. Ki mo bizin fer pu kapav gagn enn lakaz ?” On me
dit que je n’ai pas les moyens financiers nécessaires pour
prétendre à un logement. Que dois-je faire pour vivre ? Me
prostituer ?»
« Personne n’a essayé de m’aider
»
Vinaye a 36 ans et vit à Tranquebar. Il est
veuf, avec trois enfants. «Je suis sans emploi fixe depuis
presque deux ans. L’usine qui m’employait à Terre-Rouge a
fermé. Ma femme est morte presque au même moment. J’ai reçu
une pension du gouvernement pendant quelques mois. J’arrive
difficilement à trouver les Rs 400 pour mon loyer. Le
ministère m’a enlevé la pension pour les enfants sous prétexte
que l’un n’allait plus à l’école. Je ne sais quoi faire. J’ai
envie de trouver n’importe quel travail stable. J’ai été en
trois occasions m’inscrire pour obtenir un appartement NHDC,
mais, à chaque fois, on m’a demandé toutes sortes de questions
et des documents que je ne comprends pas. Nul n’a essayé de
m’aider. J’attends beaucoup du nouveau gouvernement, mais tous
mes députés sont aujourd’hui invisibles. J’ai été voir un
ministre un mercredi et il a promis de m’aider. Mais,
jusqu’ici, rien.»
|