Marginaux


Noël : tristesse et amertume des sans-abris

Ce long week-end de Noël est, pour la plupart d'entre nous, la fête. Mais, pour certains qui vivent loin de leurs familles, c'est loin d'être le cas. Nous avons été à la rencontre de résidents de l'Abri de nuit des Basses-Plaines-Wilhems.

Malgré son jeune âge, Vimal (27 ans) est parmi les plus anciens à avoir trouvé refuge à l'Abri de nuit. Suite à un différend avec ses parents, il déserte le toit familial à 11 ans pour dormir dans la rue, n'ayant pas d'autre endroit pour être logé. Remarqué par un des responsables du service repas des sans domicile fixe à Rose-Hill, il a été dirigé vers l'Abri de nuit de Port-Louis. Il n'a pas mis longtemps pour s'y sentir à l'aise, car, pour lui, pouvoir prendre un bain tous les jours, avoir un repas chaud chaque soir, un lit et des couvertures pour dormir étaient bien mieux que dormir dans la rue. Ces lieux sont devenus «mo lakaz» et depuis l'ouverture de l'Abri de nuit de St-Jean il y a deux ans, c'est là qu'il habite.

Sentiment de rejet

Grâce à l'encadrement dont il a bénéficié, il a pu refaire sa vie, même si une véritable réconciliation avec ses parents n'a pu se concrétiser et lui permettre de retourner habiter chez eux. Néanmoins, il a gardé contact avec eux, car «se zot ki finn mett mwa lor later». C'est ce lien de sang qui a permis à Vimal d'avoir un peu d'argent de ses parents pour construire sa propre maison, où il va habiter à partir de l'année prochaine. Employé dans une menuiserie, il a économisé pendant de longues années pour réaliser son projet et «pouvoir faire son avenir».«C'est grâce à l'Abri de nuit que je suis ce que je suis aujourd'hi. Cela m'a bien aidé.» En âge de se marier, il a voulu avoir sa propre maison pour fonder une famille.

Eddy, 44 ans, est à l'abri de nuit depuis deux ans après avoir dormi pendant neuf mois dans la rue. Séparé de sa femme, ses proches n'ont pas voulu l'accueillir à cause de son penchant pour l'alcool, craignant qu'il ne crée des problèmes chez eux. Mais Eddy se défend d'être un alcoolique. C'est un de ses petits frères qui lui a proposé de s'installer à l'abri de St-Jean. Le choc de se sentir rejeté a été dur pour Eddy.

Soutien

Le soutien des animateurs et de la responsable des lieux, Brigitte François, lui ont permis de remonter la pente même si, de temps en temps, il pense aux membres de sa famille, à ses trois filles, à ses petits-enfants et à sa mère, qui est malade et à qui il rend régulièrement visite. Mais la vie n'est plus la même pour lui. Actuellement, il est à la recherche d'un emploi fixe pour avoir un coin à lui. «J'ai trouvé une maison à louer, mais on me demande deux mois d'avance. Je n'ai pas cet argent, donc je ne peux y aller», lâche-t-il amèrement.

Désiré, 42 ans vivait chez sa sœur, son beau-frère et sa mère jusqu'au décès de cette dernière. Bien qu'il contribuait au budget de la famille et que la maison soit assez grande pour qu'il puisse y habiter lui aussi, on lui a gentiment proposé d'aller au Service d'écoute et Caritas pour se trouver un logement. C'est ainsi qu'il s'est retrouvé à l'Abri de nuit de St-Jean il y a un an. Ses premiers jours à l'Abri de nuit ont été durs et difficiles, car il ne concevait pas devoir habiter les lieux alors qu'il vivait sous un toit dans des conditions assez confortables et entouré des membres de sa famille.

Ce n'est qu'au fil des semaines et des mois qu'il a compris que c'est pour l'aider et qu'il avait besoin d'être réhabilité qu'ils lui ont proposé d'aller à l'abri de nuit. «Avant, je ne m'inquiétais jamais de l'avenir. Je travaillais, m'amusais et ne pensais jamais à économiser. Je suis aujourd'hui une personne plus responsable, j'ai ouvert un compte prêt-épargne-logement (PEL) pour pouvoir, à l'avenir, me construire une maison.» En bons termes avec sa sœur, il a eu l'occasion de passer de bons moments avec elle et ses enfants récemment. Elle vient lui rendre visite de temps à autre également.

Difficulté

Eddy et Vimal n'ont pas eu cette chance. Personne ne les rend visite. Eddy se dit angoissé parfois et stressé quand il pense à l'ambiance qui régnait au sein de sa famille. Mais il se réjouit quand même de la bonne entente qui règne entre les résidents, peu importe leur culture. «A l'Abri de nuit, nous sommes comme une famille Ceux qui viennent nous voir sont aussi les membres de notre famille, peu importe sa religion car on est tous égaux. Parmi mes amis à l'abri de nuit je me sens heureux, mais au fond c'est une grande tristesse. Je me vois souvent avec mes enfants et mes petits enfants. Mes frères m'ignorent, zot la zot pa la parey mem», dit Eddy.

Vimal, avec du recul, éprouve beaucoup de regret d'être parti sur un coup de tête et réalise qu'il ne peut pas faire marche arrière pour rattraper les années perdues. «Ma famille me manque parfois, mais je ne puis rien faire, même si je ressens parfois un grand vide. Quand je vois des enfants accompagnés de leurs parents, je suis triste.» Aujourd'hui il dit avoir pris conscience que ses parents n'avaient pas tort quand, dans un moment d'incompréhension, il avait décidé de s'en aller. «Si c'était à refaire, je ne serais pas parti. Je regrette amèrement ce que j'ai fait. Le grand perdant, c'est moi.»

Quelles que soient les raisons qui les ont «forcés» à élire domicile à l'Abri de nuit, derrière ses nombreux visages se cache une grande souffrance, particulièrement pendant la période des fêtes. Par pudeur peut-être, ceux que La Vie Catholique a rencontrés n'osent pas trop entrer dans les détails. Selon Cursley Goindoorajoo, cette période est l'une des plus difficiles à vivre pour les résidents, même s'ils donnent l'impression d'être joyeux. «Il arrive parfois que pendant qu'ils décorent l'arbre de Noël, ils pensent à leurs enfants et à l'ambiance qui régnait dans la famille à ce moment-là. Même ceux qui ne sont pas mariés vivent difficilement cette période en pensant à leurs proches, certains sont en larmes, rongés par le chagrin», avance-t-il.

Même si la salle commune a été décorée et un sapin installé, il n'y a pas de grandes activités prévues pour les festivités, car «on veut les aider à oublier leur souffrance, mais ce n'est pas facile». Les animateurs des deux abris de nuit ont fort à faire durant cette période, devant être à l'écoute de chacun. Bien que le but de l'Abri de nuit soit de remettre les résidents debout et les aider à recréer les liens avec leur famille, dans certains cas, la tâche s'annonce ardue, voire impossible, les blessures étant trop profondes.

Quoi qu'il en soit, les festivités de fin d'années ne sont plus les mêmes en dépit de tout le soutien que les animateurs peuvent leur apporter.

Jean-Marie St-Cyr

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