SOLIDARITÉ Caritas Maurice 40 ans
Accompagner les démunis pour les rendre autonomes
Caritas. Amour en latin. L'esprit de cette organisation
internationale, qui a été créée au sein de l'Église catholique en Europe, est
bien de témoigner de l'amour envers son prochain, de reconnaître en lui le
droit de pouvoir vivre dans la dignité. La branche mauricienne célèbre cette
année ses 40 ans de service auprès des plus démunis. Le point.
Deux ans avant que l'île Maurice ne devienne un État souverain, en
l'occurrence en 1966, les conditions de vie de bon nombre de Mauriciens sont
difficiles : atmosphère tendue, précarité financière et un fort taux de
chômage. " Caritas a été créée pour dire qu'il faut faire quelque chose ",
explique Jacques Dinan, président actuel de l'ONG.C'est Gustave Rey,
architecte, qui en fut alors l'initiateur. Dans un contexte pareil, Caritas
proposait surtout des services d'urgence : distribution de vivres aux plus
démunis, de pulls et autres vêtements pour ceux qui avaient froid. Mais, déjà
à l'époque, fait observer M. Dinan, Gustave Rey mettait l'accent sur l'idée
d'aller plus loin que de simplement assister une personne. " Il insistait
pour que Caritas ne soit pas seulement un service d'urgence mais qu'on puisse
mettre en pratique le proverbe selon lequel "il vaut mieux apprendre à
quelqu'un à pêcher plutôt que de lui donner un poisson". Cela, pour que le
pauvre ait à manger pour longtemps. L'idée est de lui apporter un plus pour
qu'il puisse s'en sortir ".
Caritas Maurice se garde d'agir de manière paternaliste, souligne M. Dinan.
Cela, parce que, " quand on donne de l'argent au pauvre, on le met dans une
position d'assisté. Alors que nous voulons insister sur l'accompagnement et
permettre à la personne de se tenir debout par elle-même ".
D'où le nouveau service proposé par l'ONG depuis cette année : le Fonds
Logement Caritas. " Nous avons constaté que bon nombre de familles ont des
difficultés à bénéficier de certains programmes. Parfois, il manque une petite
somme pour payer le notaire ou les frais d'électricité ; parfois pour avoir sa
maison. Souvent, il leur est difficile d'entrer dans un scheme faute de Rs 10
000 ou Rs 15 000. C'est ainsi que nous leur prêtons cette somme sans leur
demander d'intérêts ". Pourquoi prêter plutôt que donner ? " Parce qu'en lui
prêtant de l'argent, la personne sait qu'on lui fait confiance, ce qui lui
donne sa dignité. Le pauvre est honnête. Si vous lui faites confiance, il vous
remboursera ". Le bénéficiaire de ce prêt rembourse selon ses moyens. Une
équipe étudie les possibilités de remboursement de la personne pour qu'elle ne
débourse pas au-delà de ses possibilités. L'argent de ce Fonds provient de
donateurs privés ou d'entreprises. Les autres services de Caritas aujourd'hui
: deux abris de nuit ; l'alphabétisation fonctionnelle ; le Relais Espérance
et le Service d'écoute et de Développement (voir hors-texte).
Responsabiliser
Autre principe clé appliqué par Caritas : celui de subsidiarité,
c'est-à-dire, ce qui permet de responsabiliser au maximum les gens. Dans la
quarantaine de paroisses catholiques où elles sont présentes, les branches de
Caritas ont, tout en gardant le même but, leur autonomie. Le but : " pour que
chacune se sente responsable et développe le sens de l'ownership ".
L'aide de Caritas aux nécessiteux transcende les communautés, religions ou
groupes ethniques. Jacques Dinan indique que c'est l'un des principes
fondamentaux des Caritas à travers le monde. " Caritas existe même dans des
pays où les Catholiques sont en très grande minorité et où la quasi-majorité
des bénéficiaires sont non-catholiques. Par exemple en Mauritannie, au
Bangladesh, au Japon et dans certains pays du Moyen Orient ". Un autre
principe clé de l'ONG, ajoute Jacques Dinan, est la "charité chrétienne". "
Nous croyons que tout être humain a sa dignité et que peu importe son
appartenance ethnique ou religieuse, il mérite de vivre dans la dignité ".
C'est ce qui fait, selon lui, la crédibilité de l'ONG.
Professionnaliser
Parmi les permanents au sein de Caritas Maurice, certains sont volontaires
et d'autres reçoivent un " dédommagement qui leur permet de subvenir à leurs
besoins ". Chaque année, un budget social est prévu pour ces "dédommagements"
car, selon M. Dinan, il ne faut pas considérer le social comme quelque chose
que l'on fait dans l'approximatif. " Il faut professionnaliser la charité. On
ne peut dire "on donnera aux permanents l'argent qui reste". Cela demande une
organisation. Même quand la personne travaille à titre bénévole, on s'attend à
ce qu'elle le fasse de son mieux et régulièrement ". Tout cela requiert en
outre des formations. Les permanents du SEED (voir hors-texte) de même que
ceux dispensant des cours d'alphabétisation fonctionnelle sont formés.
Pourquoi décrit-t-on Caritas comme un service catholique ? M. Dinan
explique que l'Église catholique a toujours eu une "préférence" pour les
nécessiteux de la société. Préférence dans le sens où l'Église se sent un
devoir envers les plus démunis.
Le président de Caritas Maurice tient à reconnaître la générosité des
Mauriciens qui sont prêts à participer à des levées de fonds même pour les
étrangers. " Quand nous venons avec des demandes personnelles, la population
réagit ". À titre d'exemple, Rs 2,2 millions avaient été recueillies lors du
dernier tsunami pour financer deux projets en Inde et pour apporter une petite
aide aux Seychelles. Rs 500 000 avaient été collectées suite au cyclone Gafilo
pour aider Madagascar. Et problème toujours d'actualité : des Mauriciens ont
déjà contribué pour aider les Malgaches victimes de famine suite à une longue
période de sécheresse.
200 pays et territoires
En 1957, les diverses Caritas dans le monde se sont fédérées pour former
la Confédération Internationale dont le siège est à Rome. L'Organisation
internationale touche 162 membres nationaux et 200 pays et territoires. Elle
comprend sept régions dans le monde: l'Europe, l'Amérique du Nord,
l'Amérique du Sud, l'Afrique Sub-saharienne, l'Afrique du Nord, l'Asie et
l'Océanie. Chacune de ces sept régions regroupe plusieurs zones. L'Afrique
subsaharienne regroupe sept zones dont les îles de l'Océan Indien
(Madagascar, Maurice, Seychelles, Comores et Mayotte).
Jacques Dinan: " Encore de graves problèmes de pauvreté "
Selon Jacques Dinan, " nous avons encore de graves problèmes de
pauvreté à Maurice. Nos statistiques ont tendance à cacher la réalité mais
il y a un problème énorme dans les quartiers démunis. Une des graves
conséquences est le problème de logement. Aujourd'hui encore, le problème
des anciens squatters n'est pas résolu. Souvent, les gens ne sont pas
conscients de ce problème. Ils disent: "on ne les voit pas, ils sont logés
non?". Mais, la question qu'on ne se pose pas, c'est où ? Dans quelles
conditions ? Ils habitent souvent chez des amis, souvent dans des conditions
précaires. Beaucoup ne savent plus où aller chercher un toit. Bon nombre
acceptent les Rs 40 000 qu'on leur offre pour la construction d'un toit en
bois et en tôle (sans toilettes ni salles de bain). Même si nous sommes
contre cela, il est difficile parfois de leur dire de ne pas aller de
l'avant car ces gens-là veulent à tout prix avoir un toit. Mais Caritas fait
un plaidoyer au gouvernement pour qu'un programme puisse être mis en place
pour que les personnes en situation démunie puissent construire des maisons
en dur, dignes d'habitation. Car les constructions en tôle et en bois
encouragent la culture de bidonville ".
Abris de nuit
Au total, 80 SDF, communément appelés les "tontons" se rendent tous les
jours dans les deux abris de nuit de Port-Louis et des Plaine-Wilhems. Ils y
prennent une douche, reçoivent un repas chaud, ont choix d'y passer la nuit
et d'avoir un petit-déjeuner avant de repartir le lendemain matin. Ces
"tontons", de 25 à 75 ans, dont plus de la moitié ont entre 46 et 55 ans,
sont encadrés par des volontaires qui travaillent à leur réhabilitation.
L'abri de nuit de Port-Louis fut inauguré en 1994 par l'Abbé Pierre et
celui des Plaines-Wilhems en 2005. Selon Caritas, quelque 40 "tontons" ont
été totalement ou partiellement réhabilités depuis ces trois dernières
années et ont pu réintégrer leur famille. Ils sont dans la majorité chômeurs
quand ils sont accueillis dans ces abris de nuit. Ensuite, grâce à des
travailleurs sociaux, certains obtiennent des emplois temporaires. Ils
touchent alors moins de Rs 2 000 en général. Rs 1 400 000 sont nécéssaires
chaque année pour ces deux abris.
Alphabétisation fonctionnelle
Les bénéficiaires apprennent à lire, à écrire et à parler en français en
vue d'avoir les bases nécessaires pour résoudre des difficultés de la vie
quotidienne. 85 % des apprenants sont des femmes. Le cours leur montre
comment compléter des formulaires de banque, des fiches d'identité; comment
faire leur liste de provisions; comment lire les destinations des autobus;
comment téléphoner pour obtenir un renseignement; comment lire une
prescription médicale et comment lire et rédiger un message. Le budget
annuel s'élève à Rs 700 000.
Relais Espérance
Depuis 1996, un centre à Pte-aux-Piments accueille chaque année quatre
familles pour une durée de deux ans en attendant qu'elles aient leur propre
maison. Elles y reçoivent une formation sur la manière de préparer le budget
familial, sur la santé, l'hygiène, l'alphabétisation, l'éducation sexuelle
et les travaux ménagers. Elles apprennent aussi à économiser. Selon Edley
Maurer, porte-parole du centre, " souvent les familles, quand elles
arrivent, sont découragées et ne savent pas comment trouver leur place dans
la société. Lors de leur séjour, il y a une transformation qui s'opère chez
elles. Nous leur apprenons à lire et à écrire - la plupart ne savent pas le
faire. Pour les femmes, il y a un projet de pâtisserie, ce qui les aide à
apprendre un métier. On insiste pour que leurs enfants aillent à l'école.
Après leur séjour chez nous, nous restons en contact avec eux pour un suivi
". À ce jour, dix familles y ont complété leur séjour et ont pu obtenir
leur propre maison. Le budget annuel est de Rs 150 000.
SEED
Le Service d'écoute et de Dévéloppement (SEED), a été lancé en 2002 dans
les régions les plus affectées par la pauvreté. Son but : écouter les
personnes en difficulté et leur donner l'occasion de se confier. Des visites
sont organisées chez ces personnes pour mieux cerner leur problème. Souvent
ce sont des personnes qui recherchent des conseils ou qui souhaitent être
orientées dans leurs démarches. Bien souvent, selon Jacques Dinan, ce qui
importe pour ces personnes, c'est qu'on les écoute. " Après les avoir
simplement écoutées, elles repartent avec un sourire ". Quelque 4 000
familles sont en contact avec les SEED. 1 950 cas ont été accueillis en
2005.